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Ce que nos ancêtres ont tu, nos enfants le vivent dans leur corps

Il y a une phrase de Françoise Dolto qui ne me quitte pas depuis que je l'ai découverte :

« Ce qu'on tait aux enfants, ils le devinent et le vivent dans leur chair. »

Quand je l'ai lue pour la première fois, quelque chose en moi s'est arrêté. Pas de surprise, non. Plutôt une reconnaissance. Comme si une vérité que j'avais toujours sentie trouvait enfin ses mots.

Parce que les familles ont des secrets. Toutes les familles. Et ces secrets ne disparaissent pas simplement parce qu'on les tait. Ils cherchent une sortie. Et souvent, c'est le corps de l'enfant qui devient leur porte-parole.

Le silence qui parle

Dans la clinique de Françoise Dolto, un petit garçon de quatre ans ne parlait toujours pas. Les parents consultaient, inquiets. Les bilans médicaux ne révélaient rien d'anormal.

Au fil des séances, Dolto découvrit qu'un secret pesait sur la famille : l'enfant était né après la mort d'un frère aîné, dont on ne parlait jamais. La mère portait ce deuil en silence, seule, enfermée dans une douleur indicible.

L'enfant, lui, n'avait rien entendu. Mais il avait tout ressenti.

Son mutisme était la traduction exacte du silence imposé autour de cette mort. Il portait inconsciemment ce secret qu'il ne pouvait symboliser par les mots — précisément parce que les mots lui avaient été refusés.

Lorsque la mère accepta d'évoquer l'enfant mort, d'en parler à son fils avec des mots simples et justes, le petit garçon commença progressivement à parler.

Le corps comme messager de l'indicible

Marie Cardinal, dans son récit autobiographique Les Mots pour le dire, raconte comment elle a souffert pendant des années de métrorragies inexpliquées. Aucun fibrome, aucune anomalie organique. Rien qui puisse justifier ces saignements intempestifs.

C'est après sept ans de psychanalyse qu'elle découvrit la vérité : sa mère avait appris qu'elle était enceinte d'elle au moment où elle demandait le divorce. Elle haïssait le père de Marie. Et bien qu'elle ait refusé d'avorter pour des raisons religieuses, elle avait tout mis en œuvre pour y parvenir, allant jusqu'à absorber plusieurs doses de quinine.

Les métrorragies de Marie s'arrêtèrent aussitôt que ce secret familial fut mis en lumière.

Le corps avait porté pendant des années ce que la parole n'avait jamais pu dire.

Le fantôme dans la maison familiale

Les psychanalystes Nicolas Abraham et Maria Torok ont développé le concept de fantôme transgénérationnel : cet objet psychique étrange qui s'installe dans notre inconscient non pas à partir de notre propre histoire, mais de celle de nos parents ou grands-parents — à partir de ce qu'ils n'ont pas pu élaborer, digérer, nommer.

Ce n'est pas notre deuil. Ce n'est pas notre traumatisme. Mais c'est nous qui le portons.

René Kaës, lui, distingue deux formes de transmission :

  • La transmission transitionnelle : ce qui a été transmis peut être transformé, réapproprié. Le sujet en fait quelque chose de vivant.

  • La transmission traumatique : ce qui a été transmis reste là, brut, non digéré. Comme une chose étrangère au cœur de soi.

La différence entre les deux ? La parole. La possibilité — ou non — de mettre des mots sur ce qui s'est passé.

Ce que cela signifie pour les professionnels de l'accompagnement

Pour ceux qui travaillent auprès d'enfants, de familles, de personnes vulnérables, comprendre ces mécanismes change profondément le regard qu'on pose sur les comportements.

L'enfant qui ne parle pas, qui vole, qui tombe malade au moment des visites de sa mère, qui se montre incontrôlable sans raison apparente — cet enfant dit quelque chose. Il porte quelque chose. Il exprime ce que les adultes autour de lui n'ont pas encore trouvé les mots pour dire.

Et parfois, la question la plus thérapeutique n'est pas "Qu'est-ce qui ne va pas chez cet enfant ?" mais "Quel secret cette famille garde-t-elle ?"

Ouvrir la parole, c'est ouvrir l'avenir

Ce qui me frappe dans tous ces cas cliniques, c'est la puissance de la parole juste. Pas la parole qui explique tout, qui livre tout brutalement. Mais la parole qui reconnaît, qui nomme, qui dit simplement : "Oui, quelque chose s'est passé. Et tu as le droit de le savoir."

Dans mon travail de formation, j'accompagne des professionnels à explorer leur propre histoire familiale — non pas pour s'y perdre, mais pour mieux comprendre ce qu'ils portent en entrant dans la relation d'aide. Parce qu'un travailleur social qui n'a pas identifié ses propres loyautés invisibles risque de les rejouer dans sa pratique, souvent à son insu.

Se connaître, c'est aussi protéger ceux qu'on accompagne.

Et dans votre famille ?

Y a-t-il un sujet dont on ne parle jamais ? Une mort qu'on n'a pas pleurée ensemble ? Une honte ancienne qu'on porte sans en connaître l'origine ?

Vous n'avez pas besoin de tout déterrer. Mais parfois, simplement nommer ce qu'on sait — avec douceur, avec respect pour ceux qui ont traversé des épreuves indicibles — suffit à alléger ce poids invisible.

« L'histoire ne meurt pas. Si on l'oublie, elle recommencera. » — Vers doukkali traditionnel

Kheira Bentaouza est formatrice indépendante, cadre formatrice à la Croix-Rouge Française et Maître-Praticienne en PNL. Elle accompagne les professionnels du social, médico-social et de la relation d'aide à explorer les dynamiques transgénérationnelles qui influencent leur posture professionnelle.


 
 
 

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